Je vous écris de Naxos: lettre d’Akrivie la belle insulaire

Le comte Arthur de Gobineau a laissé sur le sable de l’oubli une héroïne au nom bizarre et à la beauté saisissante: « Akrivie Frangopoulo; un peu d’intuition, assortie aux souvenirs du lycée, livre cette interprétation prudente: Akrivie signifierait « celle qui convient » et son patronyme prouve une généalogie française tirant ses racines dans les brumes dorées d’un duché des Cyclades crée par les chevaliers francs… Nous sommes en 1868 à bord d’une corvette anglaise, l’aurore « aux doigts de rose » exalte le rivage d’une île abandonnée: Naxos. A cette époque, les Cyclades ne ravissent pas les voyageurs européens, au contraire, ignorées  de la civilisation, elles « donnent l’idée de très grandes dames  » mais « des malheurs sont venues les frapper, de grands, de nobles malheurs; elles se sont retirées du monde; elles ne reçoivent personne; néanmoins ce sont toujours de grandes dames, et du passé il leur demeure, comme le suprême raffinement interdit aux parvenues, une sérénité charmante et un sourire adorable. » De quoi piquer la curiosité du commandant anglais… Par un hasard miraculeux, ce dernier, Henry Norton, est jeune, beau, nourri de culture antique et,ce qui va se révéler d’une extrême importance, célibataire. Une avarie le conduit à accepter la courtoise hospitalité des deux notables de l’île, deux personnages d’une exquise distinction,  accoutrés d’habits d’une coupe remontant cinquante années en arrière, déclinant de pompeux et improbables titres, mais la mine rayonnante d’amabilité sincère. Le jeune commandant  et son jeune équipage sont ainsi reçus à bras ouverts par toute la population ravie de rompre avec son paisible isolement; « Un ciel magnifique, une cité pittoresque à l’excès et toute ramassée, et toute semblable au nid d’une seule famille, la bonne humeur sur tous, voilà ce qui accueillait le nouveau venu « . En pleine confusion Henry Norton réalise que les Dieux Grecs l’ont guidé sur les « lignes stériles « , ces routes maritimes qui privaient  en ces temps lointains, la plupart des Cyclades  de bateau-poste, donc de nouvelles fraîches du vaste monde… » Les gentilshommes Naxiotes vivent paisiblement et ne s’en estiment pas d’un grain au- dessous des hommes les plus agités de la société moderne la plus remuante. » Pauvres, dignes, fiers , les deux notables habitent en de blancs châteaux envoyant leurs créneaux monter une garde féodale au delà des montagnes plantées d’énormes orangers. Le plus aimable, Monsieur Frangopoulo convie le commandant chez lui; justement, ce manoir est sans rival et sa vue captive le froid officier anglais: que cachent-t-elles ces quatre tours immaculées ? Que se passera -t-il une fois franchi le ruisseau ceinturant le domaine ? Un pressentiment l’ébranle… Et ce vague trouble devient une séduisante réalité: « il se crut le jouet d’un rêve tant il s’y attendait peu . » Ce beau rêve c’est Akrivie Frangopoulo descendant l’escalier. La merveille des merveilles, la perfection et la grâce  des Andromaque, Hélène, Briséis, Cassandre, Cressida, Polixéne, Pasiphaé, rassemblées en une seule divine jeune fille .Henry Norton est frappé en plein coeur ! Et, plus encore, assommé par la candide remarque du parrain de cette inconcevable jeune fille: « Je pense que vous n’avez jamais rien vu d’aussi beau que ma filleule Akrivie , » Comment répondre simplement quand on est un officier anglais tenu au strict respect des usages et au dédain de toute familiarité ? Henry Norton s’embrouille, s’empourpre et, ce qui est un comble pour un commandant de bord, chavire…

Mais  Akrivie demeure un mystère… Pense-t-elle ? Ressent-elle une émotion ? la profondeur énigmatique de son regard bleu évoque-t-elle la sottise absolue ou un secret sublime ? Est-elle enfin d’une irréfragable indifférence à tout ce qui ne concerne pas son île adorée ?  L’empressé et galant officier   fait-il la moindre impression sur cette créature tranquille vouée au bonheur familial ? Le commandant s’étourdit de réflexions aboutissant à une explication évidente: « Akrivie était la femme des temps homériques, ne vivant, n’ayant de raison d’être que par le milieu où elle se mouvait « . Comment la tirer de cet univers clos  ? Comment lui insuffler le sens d ‘une autre réalité ? Henry Norton a un éclair de génie : une sortie en mer ! Le prétexte est aisé à proposer: Santorin  bien sûr !

Le célèbre volcan est à cette époque une nouveauté, (« le commandant vanta ce que ce spectacle avait de prodigieux »), sa découverte,aidera-t-elle les amoureux à se déclarer ? Innocente et naïve, Akrivie déclenche surtout les assiduités et hommages attendris de l’équipage. La jalousie s’insinue chez le froid commandant, un aspirant écossais n’ose-t-il profiter des falaises de marbre d’Antiparos pour faire une cour timide à la grecque impavide ? Heureusement les Dieux veillent dans l’ombre d’une grotte qui aurait pu être fatale au beau commandant… Leur pouvoir reste intact et ils se feront le malin plaisir de laisser le volcan de Santorin aviver les flammes couvant sous la belle statue Akrivie et le rigide officier de Sa Majesté…

Racontée sur un ton d’humour léger, d’un style ciselé sans préciosité, d’une vérité émouvante sans mièvrerie, l’histoire de cet amour né sous les orangers de Naxos nous inspire la suave chimère d’une quête récompensée: se fier aux orages des « lignes stériles  » c’est accepter que les Dieux dévident votre destin vers l’île où une Akrivie vous sourira du haut de ses quatre tours aux blancs créneaux.

Vous aurez  compris et réalisé l’exode désirée du poète Georges Séféris:

 

« Mais que cherchent-elles nos âmes, à voyager ainsi

sur des ponts de bateaux délabrés,

entassées parmi des femmes blêmes et des enfants

qui pleurent

Que ne peuvent distraire ni les poissons volants

Ni les étoiles que les mâts désignent de leur pointe ?

 

Rejoignez Arthur de Gobineau à bord d’une goélette fantôme brisant l’écume des mers éternelles, il vous racontera de douces ou cruelles histoires sous les vents du Dieu Eole, au large de Céphalonie ou des Cyclades. Vous lui rendrez la vie  et les Dieux sommeillant en quelque retraite des Cyclades vous le rendront …

A bientôt, peut-être vous écrirais-je d’un château anglais ou  d’un palais romain,  sous l’égide de ce diplomate désabusé, de cet écrivain à l’âme européenne, citoyen du monde et romancier  d’une magistrale simplicité, Maurice Baring.

 

Lady Alix

Photo Akrivie

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